Cher (pour le contribuable) Monsieur Fillon,

J’avais envisagé de vous appeler Fifi et de vous tutoyer, mais si vous manquez de respect pour nous, j’en ai encore -un peu- pour votre fonction.

Je présume que ce surnom vous aurait assez déplu, Fifi étant le nom d’un petit canard, neveu de Donald, et il me semble que vous ne portez pas trop les palmipèdes dans votre cœur en ce moment. Mouarf.

De même vous seriez sans nul doute opposé à l’idée pour que je vous tutoie ; nous n’avons pas élevé les petites cuillères en argent ensemble après tout … Mais dans le fond tout cela n’est pas très grave puisque vous ne lirez pas ma lettre.

Cette dernière a essentiellement été écrite afin de me défouler et d’apaiser mes énervements de ces dernières semaines, car j’ai souvent eu envie de hurler en écoutant vos lamentations.

Votre slogan de campagne : « le courage de la vérité » me faire sourire jaune. A mon tour aujourd’hui de m’exprimer, en vous racontant une histoire. Celle d’une autre vérité que la vôtre, ou d’une autre réalité.


*** GÉNÉRIQUE ***

Vous reprendrez bien un petit canard ?  😀


 

C’est l’histoire d’une petite fille qui est née juste avant la Seconde Guerre Mondiale dans un village de la France rurale. Je ne vous dirai pas où exactement, mais c’est un endroit où l’on prononce les « a » comme des « ô ». La France des cerisiers.

 

Cette petite fille était la dernière d’une famille de 4 enfants. Elle fut orpheline de père très jeune. C’était presque ironique pour un homme en 1940 de mourir autrement qu’à la guerre, mais c’est ainsi : en tant que pilier de famille, il n’était pas allé au combat ; malheureusement son travail en distillerie avait eu raison de ses bronches fragiles. La mère de la fillette n’avait pas de métier à proprement parler, mais elle possédait quelques champs et elle élevait des poules, des chèvres et quelques lapins (et ses quatre enfants) (hum). C’étaient des conditions de vie difficiles, mais ils avaient un toit, à manger et ils ne se considéraient pas comme plus malheureux que les autres familles du village.

Je m’arrête car je vous vois soupirer et lever les yeux au ciel, Monsieur Fillon … Nan : je ne fais pas du Zola. Promis, il n’y aura pas de Gervaise toute verte sous un escalier dans mon récit.

Reprenons.

Cette petite fille était une très bonne élève, sérieuse et travailleuse. Son institutrice attira donc l’attention de sa mère sur le fait qu’il serait dommage que la fillette se contente du certificat d’études, comme la plupart des enfants du village. En concédant quelques sacrifices financiers, sa maman prit la décision d’inscrire sa fille dans le collège privé du village voisin afin qu’elle passe son brevet.

La plupart des pensionnaires de ce collège étaient issues de la petite bourgeoisie locale et étaient internes. La jeune fille, elle, marchait 5 kilomètres par jour pour s’y rendre. Par tous les temps. Sans se plaindre. Nan, je ne fais toujours pas du Zola, c’est juste la réalité de la vie de plein d’enfants de cette époque-là. Quand je vois que mes élèves soupirent de faire 15 minutes de marche, cela me laisse toujours pensive. Mais bon.

Elle passa brillamment son brevet, et les sœurs qui s’occupaient de cette pension lui firent également passer un diplôme afin qu’elle puisse enseigner à de jeunes enfants. La jeune fille était ravie, car elle aurait adoré devenir institutrice à son tour. Hélas, ce travail n’était pas rémunéré : elle aurait simplement eu en guise de paiement le gîte et le couvert.

Oui,  cela doit vous paraître irréel, hein. C’est un peu votre monde à l’envers : un travail réel pour un salaire fictif. Dingue ! Rassurez-vous, la demoiselle refusa l’offre des bonnes sœurs. Il fallait bien qu’elle aide financièrement sa mère de toute façon.

Ceci dit, plusieurs années plus tard, elle regretta amèrement d’avoir refusé cet emploi, car les filles qui avaient accepté eurent le statut d’institutrice très rapidement, furent payées convenablement toute leur vie et finirent leur carrière à 55 ans avec une retraite correcte …

Mais à la place, cette jeune fille de 16 ans devint secrétaire dans l’entreprise du coin. Celle qui embauchait presque tous les jeunes de la vallée. Elle y occupa le même poste pendant 10 ans, et avec sa paye elle voyagea un peu. Même si ce n’était pas le métier qu’elle souhaitait faire, ce furent de belles années pour elle.

A 26 ans, elle rencontra un jeune homme. Lui avait rêvé d’être prof d’histoire, mais à la place il avait été embauché dans l’entreprise familiale. Son père était artisan, et comptait bien que son fils prenne le relève.

Ils se marièrent et la jeune femme découvrit avec stupeur que son tout jeune mari, qui travaillait chez son père depuis ses 18 ans  (excepté les trois années passées en Algérie) ne percevait … aucune paye.

Et ouais : encore un salaire fictif pour un travail réel !!!

Un monde de fou,  hein Monsieur Fillon ? Je ne sais pas si vous survivrez à toutes ces informations.

Revenons à mon histoire.

Donc son mari avait travaillé presque 10 ans sans être déclaré. Sa belle-mère lui expliqua en haussant les épaules qu’ils lui avaient QUAND MÊME offert une splendide DeuDeuch. Alors bon hein. Et elle ajouta que de toute façon, la retraite n’existerait plus 30 ans plus tard. Ambiance.

Le mari de la jeune femme toucha enfin un salaire durant un an. Puis son père mourut et il reprit l’entreprise à son compte.

Notre héroïne retrouva rapidement un poste de secrétaire dans une entreprise de son nouveau village, mais elle fut tout aussi rapidement enceinte. Elle arrêta quelques années de travailler pour élever son fils (ne nous mentons pas : dans les années soixante, les soutifs ne brûlaient pas partout) et quand elle voulut retrouver un emploi, sa famille (comprendre : sa belle-mère) lui conseilla plutôt de reprendre le magasin dont elle était propriétaire et qui était complémentaire de l’activité d’artisan de son mari. C’était une droguerie. Un métier d’avenir donc (soupir).

Les années passèrent, ils eurent d’autres enfants. Elle continua de faire tourner un magasin qui périclitait et qui ne lui permettait pas de se verser un salaire, tout en aidant son mari quotidiennement. Cela, vous connaissez Monsieur Fillon. Cela fait des semaines que vous nous répétez que votre femme vous a constamment aidé tout au long de votre carrière.

Même si on ne retrouve pas trop ce qu’elle a fait … ni où d’ailleurs.

L’héroïne de mon histoire, par contre, je peux vous décrire ce qu’elle faisait  pour aider son mari : les comptes de l’entreprise (mais bon, elle avait été secrétaire comptable, alors elle s’y connaissait un peu), ses factures, la prise des rendez-vous avec les clients, les commandes aux fournisseurs, ainsi que des retours après-vente quand elle n’était pas satisfaite. C’était une personne efficace et très organisée. L’entreprise tournait en grande partie grâce à elle. Évidemment, elle ne touchait pas un centime. Évidemment.

A côté de cela, elle était  trésorière de deux associations, et travaillait également bénévolement dans la petite bibliothèque municipale.

Je ne sais pas trop si vous connaissez ce mot Monsieur Fillon, alors je vous l’épelle : B É N É V O L E. C’est quand on fait un travail pour le bien commun, mais qu’on ne touche pas un rond pour le réaliser. Juste de la reconnaissance. Ou pas d’ailleurs.

Elle donnait aussi beaucoup de son temps pour la paroisse : elle était catéchèse. Cela doit vous parlez également, non ? Vous qui êtes si … Chrétien. Hein.

Quand son magasin lui coûta plus d’argent qu’il ne lui en rapporta, elle arrêta son activité. Son mari la déclara comme conjointe-collaboratrice. Peut-être pensez-vous qu’ il lui a enfin payé un salaire ? Per-du … Ce statut lui permit simplement d’avoir droit  une assurance, et de cotiser pour sa retraite. Ma foi, ce n’était déjà pas mal, hein ? De toute façon, son époux n’avait pas sous la main une réserve d’argent public à dépenser …

Quand arriva leurs 60 ans, son mari dut payer un complément pour toutes ces années où il avait travaillé sans être déclaré afin de prétendre à une retraite complète. Toutes leurs économies y passèrent. Quand à elle, les seules années qui lui rapportèrent un peu d’argent furent ses dix années de secrétariat.


Et vous savez quoi Monsieur Fillon ?

Après toute une vie à travailler, VRAIMENT travailler je veux dire, à eux deux, ils ne touchèrent même pas un Smic par mois.

Exact, Monsieur Fillon.

Mais ils ne s’en plaignirent pas, ou juste un peu, parce que cela ne se fait pas de se plaindre. Déjà qu’ils touchaient de l’argent alors qu’ils ne travaillaient plus, hein. Ils s’en excusaient presque. Et puis, heureusement, leur maison était payée, alors bon …


Cette histoire, c’est l’histoire de ma maman.

Mais peu importe, cela pourrait être l’histoire de ma voisine, d’une tante éloignée, d’une connaissance.

C’est surtout l’histoire d’une de vos électrices, Monsieur Fillon. Une personne qui a toujours voté à droite. Parce que, pour elle, la valeur fondamentale de la droite est « le travail », le vrai.

Et pourtant ma mère ne votera pas pour vous en Mai prochain.

Elle est écœurée, à vrai dire.


Elle ne vous reproche pas d’avoir embauché votre femme, elle sait bien qu’une femme peut travailler pour son époux.

Mais même si votre femme vous a accompagné tout au long de votre carrière, il est clair à présent qu’elle ne faisait probablement pas le travail d’attaché parlementaire (je laisse le « probablement ») (j’ai confiance en la justice). Et de toute façon elle n’aurait jamais dû être rémunérée de façon aussi délirante … par de l’argent public en plus.

Vous avez dit, qu’elle méritait son salaire, parce qu’elle avait un diplôme. Mais ce n’est pas parce qu’elle a fait de brillantes études qu’elle méritait d’avoir un salaire indécent payé avec de l’argent public pour faire un travail dont on ne retrouve aucune trace.

Non.

Vous croyez que ma mère, intelligente et travailleuse, n’aurait pas mérité elle aussi d’avoir un salaire ?  Ne serait-ce que décent ? Après tout elle avait obtenu un brevet des collèges. Dans un village des  années 50, cela valait bien une maîtrise de droit …


Pour résumer la vie professionnelle de ma mère, j’ai l’impression que c’est tout de même vous qui en parlez le mieux, non ?

J’aime bien celui-là aussi :

Ou encore :

(vous avez fait une faute au mot généreux d’ailleurs, mais je soupçonne que cela ne fait pas partie de votre vocabulaire habituel …)

En parlant du détriment de l’emploi des autres, c’est vrai que l’argent de l’enveloppe parlementaire était censé être dépensé, mais vous auriez pu l’utiliser pour rémunérer des personnes qui auraient fourni un emploi réel et qui en avaient sans nul doute PLUS besoin que vous.


Monsieur Fillon, sincèrement, vous n’avez PLUS AUCUN CRÉDIT  pour nous PARLER du TRAVAIL ! Ni de l’argent public gaspillé d’ailleurs : je suis enseignante à temps plein en collège depuis 15 ans, et mon traitement est très nettement inférieur à la rémunération accordée à vos enfants lorsqu’ils étaient étudiants.

Et s’il est vrai que je n’aurais jamais voté pour vous d’ailleurs (LOL) , je suis tout de même soulagée d’avoir pu exprimer via mon blog ce que j’avais sur le cœur depuis plusieurs semaines.


*** GÉNÉRIQUE de FIN ***

Un dernier message à vous adresser …

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