La réunion parents/professeurs s’étire en longueur. Déjà trois heures qu’elle est assise derrière son bureau à distribuer félicitations, reproches, et/ou conseils pour progresser. Elle écoute aussi … beaucoup. Les parents, mais aussi les élèves venus nombreux.

Les familles défilent. Cinq minutes pour chaque rendez-vous, c’est peu mais avec ses 3 classes de quatrièmes, ce n’est pas assez finalement. Son sourire commence à se crisper, elle s’embrouille dans les prénoms et entre les classes …

 

La maman de Léanne entre. Sa fille ne l’accompagne pas. C’est dommage, elle la trouve si discrète la petite Léanne et elle aurait aimé avoir l’occasion de discuter avec elle, hors du contexte de la classe.

La maman est anxieuse, elle le voit tout de suite. Beaucoup de parents craignent ces rendez-vous : c’est aux professeurs de les mettre à l’aise afin de pouvoir discuter des problèmes rencontrés en toute sérénité. Léanne n’a pas de grosses difficultés, elle est simplement très réservée. La jeune fille fait partie d’un groupe d’amies qui ont toutes le même profil : gentilles mais un peu lunaires … dans leur monde. Elles sont rejetées par les autres élèves de la classe, mais cela ne semblent pas les affecter. Elles forment une petite équipe soudée et c’est bien aussi.

La maman lui demande si les résultats de sa fille n’ont pas chuté ces derniers mois. Ce n’est pas le cas, c’est même assez satisfaisant dans l’ensemble.

Le regard face à elle se fixe sur la petite feuille de rendez-vous toute chiffonnée entre ses doigts.

– Nous avions convenu qu’elle viendrait à cette réunion avec moi, mais quand je suis arrivée, elle était déjà repartie avec son papa.

– Ah, c’est dommage … Elle a changé d’avis ?

– Je ne sais pas, je n’ai pas pu lui parler.

Soudain les yeux se voilent :

– Je n’ai pas vu ma fille depuis un mois …

Elle sent que son interlocutrice a envie de se confier. Elle n’a pas vraiment envie d’entendre de confidences, elle est fatiguée par cette journée de travail à rallonge et préférerait rentrer pour faire un câlin à ses enfants avant qu’ils ne s’endorment. Égoïstement. Mais écouter est une part à ne pas négliger de son job, donc ce qui importe pour le moment c’est son élève.

Du regard, elle encourage la maman à poursuivre.

Cette dernière a été hospitalisée durant l’été précédent. Après sa maladie, son mari et elle ont décidé de se séparer. Au début, elle voyait sa fille régulièrement, puis les week-ends de garde se sont fait plus rares. Actuellement, le papa ferme la porte de leur maison quand elle vient chercher sa fille. Elle arrive juste à parler à Léanne au téléphone. Et encore, quand le papa n’est pas là, sinon il refuse de lui passer leur fille.

La maman pleure franchement à présent :

– Nous avions convenu qu’elle irait à la réunion parents-professeurs avec moi et que nous passerions le reste de la semaine ensemble. Mais il n’a pas tenu parole.

La prof, d’abord réticente, est maintenant complètement happée par l’histoire de cette presque inconnue. Peut-être lui raconte-elle n’importe quoi, mais les intonations semblent sincères. Malgré les larmes, les propos de la jeune femme sont cohérents, et on peut y sentir une certaine forme de lucidité et de recul. Même si elle se doute que cette maman ne lui dit pas tout.

Les confidences reprennent : la semaine prochaine a lieu l’audience pour décider de la garde de leur enfant. Elle l’appréhende énormément car elle pense qu’il est prêt à raconter n’importe quoi pour avoir la garde exclusive, notamment à profiter de sa récente dépression.

Sa voix se brise sur ces derniers mots, elle conclut en chuchotant :

– Nous étions si proches elle et moi, presque fusionnelles … avant.

Elle ne sait pas si c’est la fatigue ou simplement le fait qu’elle trouve cette maman très émouvante, mais ses propres larmes commencent à monter également. Elle essaie de rassurer la jeune femme en lui disant simplement que quelle que soit la décision du juge, cela ne pourra pas être pire que la situation actuelle. Enfin, elle le suppose. Après tout, elle n’en sait rien.

L’heure tourne, le parent suivant s’impatiente … Elle doit clôturer cet entretien, elle sert très fort la main de cette maman, elle ne peut rien faire de plus de toute façon.

Durant les semaines suivantes, elle observe beaucoup Léanne. Elle se demande quel a été le résultat de l’audience, mais n’ose lui demander. Elle est juste sa prof de maths après tout, même pas son professeur principal.

Un lundi matin, à la fin du cours,  Léanne est devant son bureau. Elle se tortille les mains.

– Je n’ai pas mon livre de mathématiques pour faire les exercices, je l’ai oublié chez mon papa.

La prof relève aussitôt la tête :

– Tu l’auras quand  ?

– Je suis chez ma maman cette semaine, mais je peux demander à mon papa de me l’apporter ce soir.


 

Léanne ne comprend pas pourquoi son professeur ne la gronde pas et sourit béatement à ses paroles. Elle la voit se lever de son bureau, et lui tendre son livre.

– Ce n’est pas grave Léanne, vraiment pas grave. Je te prêterai le mien cette semaine.

 

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